Habiter, créer, mettre en mouvement: Hugo Drubay, un designer inspiré

16/06/2026

Photo Mikaël Fakhri

par Véronique Baudoüin

En 2025, la Villa Majorelle a accueilli en résidence le designer Hugo Drubay, dans le cadre du projet "Art nouveau as a New EUtopia" du Réseau Art nouveau network, soutenu par Creative Europe. Nous l'avions rencontré alors pour recueillir son sentiment au contact de l’œuvre de Louis Majorelle et de l'École de Nancy, avant de le retrouver plus récemment, alors qu'il s’apprêtait à nous faire découvrir l'ensemble des objets nés de cette rencontre...

Mars 2025, premières impressions

En mars 2025, Hugo Drubay, venu de la région parisienne a fait de la Villa Majorelle son lieu de travail et de réflexion pendant 10 jours, tout en allant rencontrer des artisans ou en fouillant dans les réserves du musée de l'École de Nancy... Quand nous faisons connaissance, pourtant, il nous paraît très serein face à cette abondance d'informations et d'objets d'inspiration, comme si finalement, ce séjour l'avait conforté. Et c'est un créateur avec une vision tout à fait précise et concrète qui nous parle... 

Véronique Baudoüin:  Qui est Hugo Drubay?
Hugo Drubay: Qui je suis? ... Je suis architecte d’intérieur, designer, j’explore aussi les métiers d’art, de par ma formation, j’aime beaucoup la céramique, la dorure à la feuille. Et aussi les nouvelles technologies, que ce soit la sculpture numérique, l’impression 3D, le scanner 3D. J’explore les nouvelles technologies tout en ayant l’idée de retourner à un concept du naturalisme que l’Art nouveau a beaucoup mis en valeur, et qu’on peut retrouver aussi dans l’histoire de l’art en général. Je créé essentiellement des collections de mobilier, chez The Invisible Collection et je fais aussi des intérieurs d’appartements, qui allient aussi beaucoup la sculpture dans l’intérieur.

V. B. : Donc une formation et une activité plutôt autour du design ?
H. D. : J’ai étudié à l’École Bleue, c’est une école de de design global, d’architecture intérieure et de communication visuelle, après cela j’ai travaillé un petit peu pour Jacques Garcia, et aussi en tant qu’assistant d’artistes pour Théo Mercier et Loris Gréau. Après j’ai lancé mon atelier de production en 2017 et à la suite de ça, j’ai candidaté pour le Design parade Toulon à Hyères, à la Villa Noailles ; J’ai remporté le prix du Mobilier national, ce qui m’a permis d’avoir une résidence d’un an là-bas.  J’ai aussi candidaté à la Villa Médicis, en résidence « métiers d’art » avec le soutien de la Fondation Bettencourt Schueller où j’ai étudié une réinterprétation du vase Médicis, qui sera présentée cette année en 2025 dans le jardin de la Villa Médicis. Ce vase est réalisé en plâtre, par l’entreprise de Staff et mis en distribution par The Invisible Collection.

V. B. : Et comment est né votre intérêt pour l'Art nouveau? 
H. D. : C’est beaucoup grâce à mes parents, mon père aimait beaucoup les châteaux et l’histoire et ma mère les antiquités, ma sœur aussi était passionnée d’Art nouveau. J'ai une sensibilité surtout pour le XIXe, je collectionne depuis l’adolescence du mobilier et de l’art décoratif, et au début, je voulais devenir commissaire-priseur, mais très vite je suis allé vers la création. J’achète beaucoup d’antiquités qui m’inspirent et que j’étudie pour proposer après des réinterprétations. Par exemple, ma dernière collection de miroirs, intitulées « Aux arbres ! » s’inspire de Gabriel Viardot (1830 - 1904), ébéniste japonisant, qui a fait des miroirs à peu près équivalents. Mais surtout tous les principes de l’École de Nancy sont une direction que je suis en train de prendre et des valeurs que j’aimerais promouvoir.

VB : Comment expliquer ce souhait, est-ce un retour à la nature, à l’essence de la matière ?
HD :
Je crois que c’est surtout un souhait de s’extirper de la société, je crois qu’il y a beaucoup de ça. Moi qui habite près de Fontainebleau, près de la forêt, dans un tout petit village, je vois bien que je ne suis pas adapté à une société qui vit en tumulte constant, et on a une perte de sens, depuis le XXe siècle. Retourner vers la nature m’apporte un vrai confort et une source de liberté. Je n’avais pas envie de dessiner des choses un peu futiles avec des formes minimalistes, qui pour moi, ne veulent rien dire, et sont ignorantes de la poésie de la nature. Donc la nature est pour moi un moyen de retourner à une certaine forme de genèse et de pureté.

Work in progress

VB : Qu’est-ce que vous attendez de cette résidence? 
HD : Ma proposition c’est de créer une architecture utopique en référence à la villa de Louis Majorelle, c’est de créer ma maison, tout simplement. C’est un sujet d’étude pour pouvoir expérimenter des techniques artisanales et novatrices pour pouvoir après proposer une construction dans ma région, une habitation que je rêverais d’avoir depuis toujours. J’espère aussi créer une collection en lien avec le mobilier d’Emile Gallé et Louis Majorelle qui représenterait toute l’admiration que j’ai pour l’Ecole de Nancy.

VB : Cette maison, qu’est-ce qu’elle aurait d’utopique ?
HD :
C’est cette idée d’une relation à la nature un peu plus mystique, j’allais dire. J’ai travaillé sur cette idée d’enveloppe où la nature aurait une place prépondérante dans l’habitat, comme une maison un peu serre, où on pourrait gérer les températures, comme une peau, une écorce d’arbre, et je voulais aussi, comme dans l’architecture gothique qui s’intéressait aux solstices et aux orientations,une architecture qui s’adapte aux mouvements de notre cosmos, pour que l’on puisse s’harmoniser avec la nature qui nous entoure. Il y aura aussi des études de vitraux avec une peintre verrière, pour que l’on puisse travailler sur une colorimétrie de l’architecture, du filtre de la paroi vitrée, pour qu’elle s’adapte aux journées, aux moments, aux envies, aux émotions, qu’elle soit un peu irisée, comme avec Jacques Gruber. Il y aura aussi beaucoup de collaborations avec des artisans de la région et avec le Cerfav, puisque je suis allé les voir hier et plusieurs étudiants sont d’accord pour participer. Je vais travailler aussi avec un atelier d’ébénisterie, un ferronnier, une peintre-verrière et un sculpteur de verre et, aussi on va s’intéresser à tout ce qui est fusing. Et comme je suis céramiste, je vais m’intéresser à Gabriel Viardot, qui est pour moi un de mes maîtres, mais pour l’aborder d’une autre manière avec de l’impression 3D.

VB : l’exposition sera présentée ici dans un an, qu’est-ce qu’on pourra y voir ? [L'exposition a ouvert ses portes le 6 juin et est visible jusqu'au 3 janvier 2027]
HD :
Durant cette exposition, je voudrais montrer des éléments d’architecture échelle 1 de l’architecture utopique proposée, en maquette impression 3D, des parois en verre, des structures en bois de branchages, des éléments en céramique et en grès, et en sculpture sur pierre, en impression 3D ; Du mobilier et aussi une collection d’éléments en ferronnerie, des poignées en bronze… Tout ça pour essayer d’entrer dans le détail et de proposer une nomenclature de cette architecture.
 

Mars 2026, l'exposition se prépare, les prototypes sont finalisés...

Après des mois de travail et de mises en peuvre des idées, qu'en est-il? 

V. B. : L’immersion à la Villa Majorelle et à Nancy a-t-elle fait évoluer votre projet ?
H. D. : 
Je ne dirais pas que la villa en elle-même, a transformé mon projet, qui reste le même dans son intention profonde. En revanche, il s’est enrichi au fil des rencontres humaines et des œuvres que j’ai pu découvrir. J’ai été touché par la gentillesse de chacun, et par la manière dont les Nancéiens portent encore avec fierté l’héritage de l’École de Nancy. Je suis devenu encore plus un véritable passionné de cette période grâce à eux. Ce qui m’a le plus marqué, c’est le mobilier : sa poésie, ses lignes courbes, cette façon unique de faire dialoguer technique, nature et savoir-faire. Cela résonne avec mon approche, où je conçois l’architecture comme un designer, avec une attention très forte aux détails, aux matériaux et à la technique, qui font corps avec le bâti.

V.B.: Y a-t-il des lieux ou des objets qui vous ont particulièrement impressionné ?
H. D. : 
La rampe d’escalier de la Villa Majorelle a été un choc. Elle incarne pour moi un rêve : celui d’une nature vivant en harmonie avec l’humain. La voir en vrai m’a réellement ému. On ressent une joie partout dans la Villa, une énergie créative collective, fédératrice, tournée vers un avenir lumineux. Cette maison donne de l’espoir.

V.B. : Comme pour l'Art nouveau, qui réfléchi à l'équilibre juste entre œuvre d’art et objet utilitaire, où situez-vous votre pratique ?
H.D. : À l’époque de l’Art nouveau, l’art, l’industrie et l’objet du quotidien étaient portés par un même idéal : élever le quotidien grâce au beau. Pour ma part, je ne parviens pas à dissocier l’art du fonctionnel. Même un objet utilitaire reste une création humaine, porteuse de sens et d’émotion. Il y a du beau partout. c’est notre regard, et peut-être le temps, qui décident si cela devient une œuvre d’art. Je ne me définis ni comme artiste designer, ni comme uniquement artisan : je me situe dans cet espace où la fonction, la poésie, la technique et l’imaginaire cohabitent.

V.B.: Est-ce que l'aboutissement c'est être dans un musée ou édité par des grands diffuseurs?
H. D.: Pour moi, la véritable réussite est d’abord intellectuelle et humaine : avoir accès à ce savoir, rencontrer des experts, comprendre profondément l’esprit nancéien, et laisser cette connaissance transformer ma pensée et ma pratique. Si mon travail gagne en intensité, en justesse, et s’inscrit dans les questions de notre époque, alors j’aurai réussi.