Conversation avec Pauline Lisowski,
par Véronique Baudoüin
Au plus près du sol
16/10/2026
Aujourd’hui nous avons rendez-vous avec Pauline Lisowski, qui partage avec Margot Delalande (responsable du service de documentation du musée des Beaux-Arts de Nancy) le commissariat de l’exposition Vivaces, présentée au musée du 21 octobre 2026 au 9 mai 2027.
Dans la signature de ses mails, Pauline se définit comme « Artiste jardinière, critique d'art - chercheuse, curatrice », de quoi susciter bien des questions sur son travail…
Du jardin de grand mère au jardin expérimental


Collection 49 Nord 6 Est - Frac Lorraine, Metz (FR)
© S. Meija
Pauline vit et travaille à Saint-Denis, en banlieue parisienne, et c’est là qu’elle cultive son jardin à la suite d’une belle collaboration avec le jardinier paysagiste Léonard Nguyen Van Thé.
À l’origine de cette activité, il y a d’abord les étés passés au jardin avec ses grands-mères, puis un passage par l’Ecole nationale d’art et de design de Nancy… Deux années passées à l’Ecole nationale supérieur de la nature de Blois lui ont permis de parfaire ses connaissances et son goût pour les jardins.
La culture de son jardin fait germer chez elle bien plus que des plantes : c’est là que naissent les dessins, à l’encre, à l’aquarelle, qui composent son univers artistique. Regarder pousser ses plantes lui permet de « libérer le trait, dans la continuité de l’observation du végétal ». Les graines, pousses, tiges lui imposent un rythme fait de patience, celui des saisons, d’un cycle immuable et pourtant bien mis à mal par le dérèglement climatique. Face à la fragilisation rapide des écosystèmes, Pauline en appelle à la résilience, au changement des pratiques, à la conscientisation de nos choix. Pour elle, le jardin est toujours en mouvement où toutes les espèces contribuent à créer un équilibre. Chez Pauline, les « mauvaises herbes » n’existent pas. Au contraire, elles prouvent par leur robustesse et leur résistance comment le végétal parvient à s’adapter, à se régénérer.
Le végétal au coeur de la création
Au fil de son travail, Pauline croise de plus en plus d’artistes conscients et sensibles qui, comme elle, se mobilisent et s’emparent de ce sujet, en utilisant le monde végétal lui-même comme support et matériau de création. Grâce aux discussions avec les artistes et notamment étant membre de l’association Artborescences, elle rencontre aussi des scientifiques (Francis Martin, docteur en physiologie végétale, biologiste et mycologue, directeur de recherche émérite à l’INRAE de Nancy), chercheurs, philosophes, sociologues qu’elle invite à entrer en relation, à interconnecter leurs connaissances et leurs pratiques.
« Je constate un engouement pour des techniques liées au végétal, comme par exemple la fabrication de couleurs naturelles ou le travail avec des matériaux vivants. Les artistes dont je fais la connaissance sont nombreux à travailler sur des projets au long cours, à privilégier des pratiques durables et responsables, et à chercher des relations avec des partenaires dont les disciplines ou les compétences sont complémentaires. Tous expriment leur besoin de ralentir, d’être en contact avec la terre, au jardin, avec les matières qu’ils fabriquent. Ce contact, et ce temps de réflexion, leur permettent d’être au plus près de la compréhension du vivant.»


Des faces à faces impromptus
Repérer ces artistes, les suivre et les inciter à rejoindre des projets d’exposition constitue l’autre face de son activité, celle de curatrice. Pour Vivaces, Pauline et Margot ont imaginé un parcours associant des artistes pionniers de l’exploration artistique du monde végétal et de jeunes artistes qui tous poursuivent cette réflexion à travers une grande variété de modalités d’expression. Le visiteur peut ainsi s’interroger sur les différentes manières de considérer le monde végétal. Pour cela, elles se sont tournées vers le Frac Lorraine et l’Artothèque Plus vite, deux structures d’art contemporain qui témoignent de la vivacité du réseau d’artistes sur le territoire du Grand Est. Une trentaine d’œuvres photographiques, vidéos, peintures ou installations composent une mosaïque d’expériences artistiques réparties à travers les salles du musée et le jardin.
Pour Pauline, le parcours n’obéit pas à une problématique fixe, c’est d’abord une articulation des pratiques qui incite le visiteur à réfléchir et à ressentir. Ainsi, « une artiste comme Jade Tang, dont on verra plusieurs œuvres au sous-sol, travaille à partir de toutes les strates de la nature, de l’herbe aux pieds de vignes, pour montrer l’extraordinaire richesse du sol d’une même parcelle, celle de la forêt gourmande de Fabrice Desjours, laboratoire à ciel ouvert en Bourgogne, né en 2010, le plus ancien jardin-forêt ouvert au public, présentant 1000 espèces alimentaires et plusieurs milliers de taxons. C’est une artiste qui travaille justement étroitement avec le monde scientifique, notamment avec Florence Maunoury-Danger, chercheuse en écologie des sols. Son travail est extrêmement passionnant et généreux ». Pauline cite encore l’œuvre de Bertrand Lamarche, Terrain ombelliférique, une vidéo « envoûtante, dans laquelle on se perd. Un véritable cadeau ! »
Si exposer au cœur des collections présente certaines contraintes par rapport à une salle d’exposition, Pauline préfère insister sur les dialogues qui naissent de ces associations : les photographies de FLORE présentées en regard des verreries Daum, le tableau monumental d’Elise Franck, double spirituel de L’enterrement à Ornans de Courbet, La fuite, face au Cheval Majeur de métal de Duchamp-Villon, les Sculptures de graines de Jade Tang dans la vitrine archéologique au sous-sol.


Ré - générations d'artistes
Deux artistes ont été invitées à travailler dans et pour le jardin du musée : Anna Coulet a réalisé une œuvre composée de 900 carreaux de terre cuite émaillés de cendres, issues de la combustion des branches du hêtre pourpre du parc de la Pépinière voisin. Telle une nappe de pique-nique au milieu de l’herbe, l’œuvre invite à s’installer et à évoquer les souvenirs des instants vécus auprès de cet arbre plus que centenaire. Caroline Antoine, quant à elle, artiste et paysagiste, propose l’œuvre Jaune mon repos : expérience de régénération, à partir de branches de saule. « Cette installation in situ invitera à prêter attention à la vie du sol. Elle est un abri pour les insectes. Elle invitera à se pencher, à se recueillir et évoquera les relations symbiotiques. Elle sera également un lieu pour méditer et songer à la régénérescence du cycle de la nature. »
L’artiste donnera vie à son œuvre lors d’une performance mêlant poésie, danse et musique (le 2 mai 2027) qui permettra au public de suivre le cycle en trois temps, qui conduit de la naissance, à la renaissance, en passant par la disparition, pour partager l’expérience de la régénération. Pauline s’enthousiasme beaucoup de ces activations proposées par les artistes. « Pour beaucoup d’artistes, il est important de montrer un art vivant, d’être engagé, actif, présent et à l’écoute, d’ouvrir leur travail par la parole, l’émotion, le sensible. »


La fascination botanique en héritage
À l’origine de Vivaces, il y a aussi et d’abord un autre dialogue : celui avec l’œuvre d’Émile Gallé* : «Gallé aborde déjà ces questions de la représentation de la nature et la manière de lier art et fascination botanique. Son travail est un patrimoine vertigineux, fait d’enchantement, d’émerveillement pour les artistes d’aujourd’hui. Il continue d’inspirer parce qu’il répond à ce désir de se rapprocher au plus près du vivant, de lier l’observation, la science, les techniques et les savoir-faire. Nous vivons une période charnière en ce moment, avec une jeune génération d’artistes dont la pratique mélange art et artisanat. Elle s’inscrit dans la continuité, et prolonge son œuvre. »
*Exposition L’étrange cas de monsieur Gallé, présentée du 21 octobre 2026 au 28 février 2027 au musée des Beaux-arts de Nancy


Peindre la Fuite, Elise Franck
Découvrez les coulisses de la création de la spectaculaire toile d'Elise Franck, La Fuite, présentée au musée des Beaux-Arts de Nancy pendant l'expositon VIvaces!
