Contre l’oubli et vers une commémoration nouvelle : des statues réinventées.

22/09/2026

par Véronique Baudoüin et Valentine Lamarche

 

Les enjeux des contre-monuments, entretien avec Julie Marquet

Julie Marquet est docteure en histoire, maîtresse de conférences et spécialiste du fait colonial. Ses recherches se concentrent sur les usages du droit en situation coloniale et impériale, mais aussi plus récemment sur les mémoires de la colonisation. Elle s’intéresse ainsi tout particulièrement à la question de la place du monument dans l’espace public. Active dans de nombreux groupes de recherche et lors de colloques, son parcours l’a amenée à se rendre à Nancy pour assister à l’inauguration de la Table de Désorientation. Cette action, à la fois un "monument" et un "contre-monument", à été menée dans le cadre de la mission « Histoire Mémoire » rattachée au musée Lorrain, et se positionne comme une réponse à la présence de la statue du sergent Blandan dans le paysage urbain nancéien. Lors de la table ronde organisée suite à cette inauguration, Julie Marquet a évoqué ses recherches, et a également donné une interview à Verso.

« Je travaille sur la question du monument dans l’espace public, et en particulier de ses mouvements. Depuis le 19e siècle, on assiste en fait à un ballet constant des monuments. Ce n’est pas nouveau : au sortir de la Seconde guerre mondiale, on se débarrasse de toutes les images de Pétain. Le fait est universel et mondial. En Ukraine, on voit bien quel enjeu se trouve derrière le retrait des dernières statues de Lénine, ou même du poète russe Pouchkine, dont les statues sont taguées. A l’inverse, dans les zones détenues par les Russes, les statues sont remises en place. On réalise combien ces monuments ont un poids dans la conscience populaire.

Les monuments ont une vie métaphorique, qui évolue avec le temps. Ils sont des symboles et portent les valeurs d’une société à un moment donné de son histoire. Comme objets patrimoniaux, ils suscitent des réactions très virulentes et se trouvent donc exposés à des attaques à partir du moment où ces valeurs ont changé. »

Un héritage historique de plus en plus controversé

« Nos sociétés évoluent et la jeunesse porte des revendications nouvelles, comme celle de prendre en compte la mémoire de l’esclavage et les rapports de domination coloniale. Depuis les années 1980, dans les pays anciennement colonisés sur qui continue à s’exercer la tutelle de la France, comme dans les Outremers, ces revendications sont plus présentes, plus sensibles et impactent davantage le quotidien.

Dans l’hexagone, le mouvement a été plus lent à se manifester, plutôt dans les années 1990 et 2000, avec des jeunes générations qui ont voulu passer à un niveau supérieur de reconnaissance. Dans les années 2020, la vague de contestation reprend un répertoire d’actions menées en Afrique du Sud au milieu des années 2010, avec le mouvement « Rhodes must fall ». Elle s’est transformée en une vague mondiale dans laquelle convergeaient toutes les colères, à la suite du meurtre de Georges Floyd aux Etats-Unis. Au-delà de l’indignation face aux violences policières, il s’agit de dénoncer des comportements hérités de la ségrégation et directement constitutifs du système américain. Les statues représentent un héritage discriminatoire et symbolisent ce passé qui se perpétue. L’activisme des années 2020 se tourne vers et contre les objets patrimoniaux, car cela permet d’attirer l’attention : l’opinion publique y est très sensible et les gouvernements ont l’obligation de réagir. »

Une réaction officielle minime en France

« Il n’y a pas de politique nationale. On touche à des sujets toujours très sensibles et les monuments sont souvent la propriété des villes. Pour l’instant, il n’y a pas de réaction politique. En Belgique, de grandes commissions d’enquête ont été créées pour travailler sur les traces de la colonisation dans l’espace public. Mais d’une manière générale, les municipalités sont assez peu enclines à se mobiliser car on touche à quelque chose de très clivant.

En outre-mer, quelque chose d’autre se joue pour des populations qui ont été soumises à des violences extrêmes. La présence des statues est un rappel permanent de l’arrivée des colons, des persécutions et des ségrégations, d’un statut d’infériorité, qui persiste. D’où une violence qui répond à une question éthique. Et même si le président Macron dit que la République n’effacera jamais aucune trace de son passé, il a tout de même été décidé par exemple à Nouméa, en Nouvelle Calédonie, de retirer la statue du gouverneur Olry, ou celle de La Bourdonnais à La Réunion. Dans ces territoires, les municipalités se sont davantage engagées qu’en métropole, où l’on manque peut-être d’un éclairage historique. »

Des artistes qui questionnent l’héritage colonial

« Je trouve intéressant le travail de l’artiste colombien, Ivan Argote. Il réalise des installations sauvages ou officielles : il remplace la statue de Gonzalo Jiménez de Quesada par un énorme bloc monolithe couvert de baisers, il expose une statue tombée et cassée de Christophe Colomb recouverte d’herbe à la Biennale de Venise, il habille les statues de ponchos ou pose un cube en miroir sur un visage, pour donner une dimension réflexive justement. Sa démarche n’est pas frontale ni agressive, mais permet de conscientiser la présence de monuments rapportés des colonies ou liés à l’histoire coloniale.

L’anthropologue Susan Slyomovics a beaucoup travaillé sur les monuments disséminés par la France de façon massive dans ses colonies et leur devenir après l’indépendance de l’Algérie. Beaucoup ont été retirés et rapatriés, d’autres, comme l’énorme « Pavois d’Alger » de Paul Landowski, ont été laissés. En 1978, à l’occasion des Jeux panafricains, l’artiste algérien M’Hamed Issiakhem transforme le monument, en le recouvrant d’un coffrage en béton, et permet ainsi de le réaffecter à la mémoire des combattants de l’indépendance algérienne. Ce concept de superposition se retrouve dans le travail très sensible de l’artiste Amina Menia comme une écriture palimpseste de l’histoire, qui n’efface pas, ne détruit pas, et n’oublie pas.

Malheureusement, il y a peu de commandes artistiques engagées, pourtant elles offrent la possibilité de faire converger l’intérêt pour ces objets patrimoniaux et leur possible devenir, tout en instaurant une transformation plus profonde. »

Nancy, un cas à part

« À Nancy, le cas de la Table de désorientation face à la statue de Blandan relève d’un processus exceptionnel, qu’on ne peut comprendre que grâce à un éclairage professionnel de l’histoire et du patrimoine.

Il y a deux lectures des monuments : ils relèvent à la fois du politique, car ils délivrent un message énoncé à un moment donné, qu’on est en droit de contester, et de l’urbain, du quotidien, en tant qu’un élément de mobilier urbain. Il faut des points de vue informés, comme à Nancy, pour pouvoir remettre en perspective ces éléments.

La notion de « contre-monument » permet d’interroger la manière de penser l’œuvre par rapport à l’histoire de l’art pour qu’elle produise un autre discours. C’est un concept récent, mis en avant par un chercheur sur la Shoah américain, James Young, qui s’est intéressé aux monuments érigés en Allemagne dans les années 1980, où la création de monuments traditionnels ou habituels a semblé impossible. On a vu apparaître des formes inhabituelles de commémorations, comme celles de graver des noms sur des pavés. Le « contre-monument » permet de sortir de la monumentalité traditionnelle, il peut être recouvert, souterrain, immatériel et doit engager le public, par le geste, et l’inciter à être acteur. Dans la conception de ce type de mémorial, l’entretien et la production de la mémoire jouent un rôle actif. À Nancy, la Table de désorientation engage à lire, à regarder et à se regarder, et à réfléchir.

Beaucoup de monuments portent une intention coloniale explicite lors de leur conception, comme celui à Blandan. On ne peut continuer à les considérer sans intégrer l’angle colonial, car ils véhiculent jusqu’à aujourd’hui des discours hérités, qu’ils banalisent et qu’ils soutiennent. Une quarantaine de monuments ont été victimes de gestes iconoclastes en France métropolitaine et en outre-mer. Pour chacun il faut s’interroger sur leur devenir en associant historiens, historiens de l’art, pouvoirs publics et citoyens. »

En effet, l’oeuvre conçue à Nancy, La table de désorientation, invite dans sa nature même à la réflexion : constituée d’un plateau d’acier poli dressé à la verticale, l’oeuvre d’1,59m (la taille réelle du Sergent Blandan) est un véritable miroir qui reflète à la fois l’image du visiteur et celle de la statue du Sergent.

Un texte en français, en arabe et en tamazight orne la table : écrit par Dorothée-Myriam Kellou, il retrace le poids menaçant que la statue occupe depuis l’enfance dans l’imaginaire de son père, Malek Kellou, que la statue à suivi de Boufarik à Nancy.

La table de désorientation est le produit d’une collaboration entre l’actrice et journaliste Dorothée-Myriam Kellou, la directrice du Musée des Beaux Arts Susana Gàllego Cuesta, et la conservatrice au Palais des ducs de Lorraine-musée Lorrain en charge de la Mission Histoire-Mémoire, Kenza-Marie Safraoui.

Se sont associés à ce projet des traducteurs, typographes, mais aussi un designer, Colin Ponthot, dont Verso à pu recueillir les propos, qui éclairent le processus de création de La table de désorientation :

« Le cahier des charges demandait un texte dans l’espace public, qui devait être sur une surface réfléchissante, donc permettre à ceux qui lisent ce texte de se voir en miroir. Dès le début, la particularité était de se dire que ce qui fait oeuvre, c’est le texte.  Une oeuvre textuelle dans l’espace urbain c’est peu courant, cela nécessite une certaine proximité. Il me semblait intéressant de laisser la possibilité aux passants de l'ignorer et à ceux qui le désire de s’arrêter et d’appréhender la table partiellement ou entièrement.

C’est une pièce qui informe, mais qui n’est pas moralisatrice; ce sont des informations qui passent par le prisme d’une narration, on vient expliquer à travers un point de vue subjectif. Cette connaissance peut se transformer en culpabilité, mais aussi en prise de conscience et en action et engagement.

Pour moi, le sergent Blandan n’est pas l’objet de l’oeuvre, on s’interroge sur un mécanisme de validation d’un pouvoir par l’image, de la prise de possession de l’espace public et donc de l’imaginaire. De proposer un autre imaginaire sans l’imposer, c’est une réponse qui me semble assez juste. Cette pièce ne laisse pas indifférent, c’est plutôt bon signe. »

Colin Ponthot est un artiste / designer installé à Bruxelles, s’intéressant aux problématiques et aux limites du son dans l’espace. Il a suivi une formation en design d’espaces à l’École Nationale des Beaux Arts de Lyon (France) et a été formé au studio de recherches sonores S.T.E.I.M. à Amsterdam où il a pu expérimenter la recherche sonore assistée par ordinateur. Il réalise des installations sonores et interactives dans le domaine l’art numérique. C'est à lui que l'on doit depuis trois ans l’ambiance sonore du Jardin éphémère, réalisé par le service Ecologie et Nature, sur la place Stanislas à Nancy chaque automne. Il est également enseignant à l'Ecole nationale supérieure d'art et de design de Nancy (Ensad), au département Design du milieu. Il est l’un des membres fondateurs du collectif d’artistes pluridisciplinaire Impala Utopia.